Introduction :
Cette intervention ne peut avoir un sens que si l’on garde à l’esprit le fait que l’université Algérienne étant une institution qui évolue dans un contexte précis ne peut que subir les changements constatés au sein de la société.
Ces bouleversements qui affectent les rapports sociaux, le rapport au travail et à l’effort, le rapport à l’argent, le rapport aux institutions, le rapport à autrui, le rapport au politique ou à la chose politique n’arrêtent pas de travailler toute la société depuis plus de deux décennies. Cette mutation a pour cause principale la pénétration d’une option politique imposée et ce depuis au moins le plan d’ajustement structurel, suivie par un néo-libéralisme qui en plus des dégâts sociaux et sociétaux à l’œuvre dans les pays développés (l’actualité est assez riche en ce domaine) est aggravé par le refus en Algérie du « libéralisme politique » qui aurait pu au moins atténuer leurs effets. Tout cela parallèlement avec la période douloureuse de l’après 1993 qui continue puisque nous vivons toujours sous l’état d’urgence.
Aussi est il normal de voir cette mutation investir l’université. Cette pénétration se fait sous deux formes une première qui est que le personnel évoluant au sein de l’université affecté par de tels mutations ne peut que les transposer dans les relations dont il est partie prenante au sein de l’université et une deuxième forme qui est institutionnelle puisqu’il s’agit de l’imposition de ce changements dans les valeurs et les normes de façon coercitive puisqu’il est mené par l’administration que ce soit au niveau ministérielle ou au niveau des établissements universitaires. Cette deuxième forme se décline elle-même en deux aspects le premier concerne l’application de la réglementation et le deuxième qui semble nier cette réglementation puisqu’il s’agit de la pratique réelle des agents composants l’administration. Cette pratique est, me semble t il dans beaucoup de cas, un approfondissement des ébauches de dérive contenues dans la réglementation.
De plus si le débat sur l’éthique au sein de l’université a une grande importante c’est que l’une des fonctions de l’université est justement de transmettre en plus du savoir ou du savoir faire (mission classique de l’université) une culture et des valeurs qui seront inculqués à tout ceux qui fréquentant l’université (qui se trouvent dans la plupart des cas en situation de dominés) qui feront à leur tour usage de ces mêmes valeurs à l’extérieur renforçant ainsi la mutation à l’œuvre au sein de la société. Ainsi la spirale peut continuer à se développer en une sorte de cycle auto-entretenu.
Cette intervention n’a pas pour objectif de s’appesantir sur les notions d’éthique, de déontologie ou de morale, car au delà des différences entre les trois notions nous adopterons une définition très simple à savoir l’absence ou le non respect de règles qui permettent à tout un chacun d’évoluer au sein de l’université et de remplir les tâches qui lui sont dévolues en lui garantissant tous ces droits.
Elle sera partagée en deux parties, une première qui tentera d’expliquer quelles sont les raisons de ce qui semble être actuellement l’époque de floraison et d’explosion des problèmes liés au non respect flagrant du minimum d’éthique (les cas rapportés par la presse récemment n’étant que la partie visible de l’iceberg) et une deuxième partie qui traitera des répercussions de ce manque ou disparition de l’éthique sur l’université ou sur sa reproduction.
Cela dit il n’est pas dans mon intention de faire croire que tous les problèmes que vit l’université relèvent du manquement à l’éthique ou que cette question est nouvelle pour l’université Algérienne.
2) COOPTATION ET IMPUNITE
2.1) COOPTATION
Une des premières causes serait la cooptation pratiquée à pratiquement tous les niveaux lorsqu’il s’agit de choisir des personnes aux postes de gestion ou pour bien saisir cela le personnel chargé de l’exécutif au sein de la longue chaîne de commandement qui débute théoriquement à partir du poste de Ministre.
En effet une des particularités de l’université Algérienne est le refus du mode électif quand à ce choix de personnel, cela commence au niveau du chef de département jusqu’au poste de Recteur d’université. Si les élections avaient existées à une certaine époque au sein de l’université, le coup fatal qui leur a était porté est sans nul doute celui de Novembre 1992, depuis, la défiance totale sinon la crainte des élections s’est imposée chez les « décideurs ». Je précise que le mot « décideurs » est choisi à dessein vu l’opacité du mode de choix des gestionnaires.
Comme il fallait bien meubler ces postes c’est à partir du clientélisme le plus archaïque que se fait le choix de personnes, clientélisme qui s’appuie sur une soumission totale des candidats et prétendants à leurs parrains alors que l’université pour vivre a fortement besoin d’autonomie même relative. De plus ce qui complique encore la chose c’est la diversité sinon la pluralité des parrains car elle enlève toute cohérence ou semblant d’homogénéité à la chaîne de commandement censée gérer l’université (Recteur proposée par une personne bien placée dans un réseau Alpha, tel vice recteur ou doyen proposé par une autre personne bien placée dans un réseau Béta etc…). Cette pratique s’appuie sur le fait que l’université est vue comme un lieu probable de subversion qu’il faut maîtriser et cela passe par l’introduction de personnes fiables et fidèles pour permettre une réaction rapide sinon même une anticipation de ce qui risque de s’y passer.
Ce mode de choix qui refuse toute autonomie, pour être d’une quelconque efficacité, suppose et implique une pratique quotidienne de même teneur c’est-à-dire le refus de l’autonomie de tous les acteurs (étudiant, enseignant, personnel administratif technique et de service) sinon cela ne servirait à rien de désigner des personnes et de leur permettre d’appliquer et de respecter la règlementation et participer donc à la dynamique qui devait voir le jour au sein de l’université. C’est pourquoi le point commun entre la majorité de nos différents « cooptés » est cette propension à se comporter comme un dictateur en herbe.
Les bénéficiaires de ce mode de désignation vivent cela comme une promotion sociale ou encore plus exactement comme le début d’une ascension sociale qu’il faudrait préserver en obéissant ou même plus en anticipant toutes les demandes probables que ferait le parrain. Ces demandes peuvent être de différentes natures mais elles s’appuient toutes sur une intervention, le plus souvent illégale, pour acquérir ce que la règlementation est censée destiner au plus « apte » comme elles peuvent se résumer à une récolte d’informations sur ce qui se passe au sein de l’université. Cela enclenche un processus de privatisation ou de patrimonialisation de la gestion de l’université et parmi les heureux bénéficiaires figurent bien sur les « cooptés » ainsi que la petite clientèle qu’ils construisent pour asseoir leur hégémonie violente.
Ces dépassements ne peuvent perdurer sans le climat qui leur convient c’est-à-dire l’impunité constatée dans tous les établissements universitaires (pas seulement faut il dire heureusement ou malheureusement), ce qui nous permet d’aborder le deuxième point de cette intervention c’est-à-dire l’impunité.
2.2) L’IMPUNITE
Parallèlement à la pratique de la cooptation se développe un climat d’impunité. Ce climat d’impunité adopte des visages différents en fonction du contexte et de l’ancienneté de la « dérive » de la gestion de l’établissement et de la présence ou absence de collectif d’enseignant car il faut croire que les collectifs étudiants (les organisations syndicales) crédibles existent seulement au niveau de très rares établissements.
Cela commence par une impunité distribuée de façon démocratique puisqu’elle concerne le non respect des tâches dévolues à l’enseignant (absentéisme, manque de sérieux dans la préparation ou la transmission des cours, surveillance menée de façon désinvolte, paiement d’heures supplémentaires fictives, expertise complaisante de rapport de recherche complaisant, pas de sanction contre les enseignants bénéficiaires de détachements effectués sans aucune contrepartie etc…). Cette impunité a évolué puisqu’elle permet de se jouer de la règlementation ou de circulaires pour permettre la promotion scientifique (autant dire sociale) en adoptant des lectures a géométrie variable quand il s’agit des critères à respecter ( toutes les questions ayant trait à la publication , aux procédures de soutenance de thèse etc…) entraînant de facto la contribution des membres des différents conseils scientifiques et comités pédagogiques (quand ils se tiennent encore) dans cette dérive, processus qui contribue à la formation d’une clientèle interne.
Ce processus qui fait que le « coopté » existe parce que son parrain a assez de pouvoir pour l’imposer et le maintenir en lui transmettant une partie de son pouvoir pendant sa mise en service incite le bénéficiaire à s’en servir pour assouvir des besoins et des envies que n’aurait pas permis un autre mode de choix. Ainsi tous les abus (et le mot est faible dans beaucoup de cas) sont possibles, les victimes seront trouvées d’abord parmi les catégories les plus faibles (femmes d’abord, étudiante et étudiant, enseignant ou enseignant replié) et conduit, au fur et à mesure que sévit l’impunité, à l’apparition de tous les scandales dont une bonne partie reste enterrée. L’enquête effectuée par le CRASC dont une partie des résultats a été livré à la presse par la tutelle montre la déliquescence qui affecte les établissements universitaires.
S’il y a bien un deuxième facteur commun à nos cooptés c’est le refus de voir se constituer de réels contre-pouvoirs au sein de l’université, particulièrement en ce qui concerne les organisations syndicales, pourtant les lois et règlementations régissant ce type d’institutions sont les lois de la république. Mais cette attitude n’est en fait que celle de tout le système qui s’est fabriquée une façade démocratique et travaille réellement contre toute pratique démocratique.
Situation ou l’enseignant est en même temps victime d’un système qu’il côtoie et qui à la longue le rend complice, passifs pour les moins opportunistes et actifs pour les plus « débrouillards ». Cette impunité outre le fait qu’elle crée un climat d’insécurité pour les étudiants et tout le personnel œuvrant au sein de l’université se propage à tous les niveaux pour créer un nouveau visage à l’universitéalgérienne et impose sa marque à la reproduction de l’université Algérienne.
3) LA REPRODUCTION DE L’UNIVERSITE ALGERIENNE
La généralisation de telles pratiques met à mal tout ce à quoi l’on est en droit d’attendre de l’université. Ainsi si la transmission du savoir et des connaissances est de plus en plus marqué par le peu de sérieux, de rigueur constaté lors de pratiquement toutes les activités pédagogiques, se développe parallèlement de plus en plus une pratique qui consiste à acheter le silence et la complicité des étudiants à travers les notes de complaisance, ces derniers (les étudiants) ayant parfaitement compris le jeu mettent au point des stratégies d’adaptation qui leur assure le maximum de points en effectuant le minimum de travail.
Que dire alors de la production scientifique quand on voit se développer toutes les stratégies malsaines ayant pour but d’accéder à des promotions.
S’il est vrai que la sociologie de l’enseignement nous apprend à prendre avec précaution la valeur du diplôme de façon générale on peut dire que l’université algérienne est devenue un cas d’école dans ce domaine. Cet aspect est aggravé par le fait que la règlementation en cours permet la formation d’une « élite scientifique » au sein de l’université Algérienne en rupture avec les universités étrangères ou avec les normes minimales internationales qui auraient pu limiter les dégâts constatés.
Ces pratiques citées quand elles sont déployées avec autant de liberté marquent à jamais toute une cohorte d’étudiantes et d’étudiants à qui est transmis un mode de gestion autoritaire, le non respect de normes et de valeurs, l’absence totale de sens critique résumée dans la maxime suivante « la fin justifie les moyens ». Cela contribue à imprégner les étudiantes et étudiants d’une culture qu’ils mettront en œuvre lors de leur vie professionnelle.
Cela ne va pas aussi sans conséquence sur la dévalorisation de l’université, du métier d’enseignant et même du savoir et de la science auprès des étudiants et de la population en général.
Enfin ce clientélisme qui se répercute à tous les niveaux (il n’y a qu’a constater la non-conformité de la procédure de recrutement avec la réglementation) la commission paritaire qui est théoriquement celle qui doit avoir son mot à dire pour que soit recruté ceux qui sont déclarés « aptes » par leurs pairs à devenir enseignant est tenue à l’écart dans pratiquement tous les établissements universitaires. Ce qui permet l’introduction d’un personnel enseignant qui sait qu’il est la non pas parce qu’il le « mérite » mais parce qu’une intervention le lui a permis. Ainsi se développe au sein de l’université une clientèle de même nature qui s’illustre par la recherche de gains, de bénéfice, de promotion sans aucune contrepartie en matière de travail si ce n’est travailler aux ordres, ce qui participe à modeler un nouveau visage de l’université Algérienne.
Je ne parlerai pas ici des affaires liés aux différents marchés entre l’université et des fournisseurs ou des vols quasi réguliers car l’université en cela rejoint les autres institutions Algériennes gangrenées par les mêmes maux.
Enfin sur cette question peut on taire le fait que les trafics constatés lors des différents concours de Magisters ainsi que lors du recrutement au bénéfice non seulement d’une clientèle élargie mais de plus en plus des ascendants et autres membres de la famille nous amènent à souligner que le concept des « héritiers » formulé dans le cadre de la reproduction sociale de l’université a été mené jusqu’à l’aboutissement suprême c’est-à-dire concevoir les héritiers du point de vue génétique et non pas social seulement.
Kaddour CHOUICHA
Oran le 15-04-2009